Proche et Moyen-Orient en plein bouleversement

Crédit photo : Arthur Sarradin

La région du Proche et Moyen-Orient est actuellement le théâtre de multiples bouleversements absolument cruciaux. La séquence en cours devrait probablement se révéler tout aussi importante que les printemps arabes de 2011, dont elle est en grande partie le résultat. Les débouchés seront fondamentaux dans la stabilité de la région, primordiale notamment sur la question migratoire ou celle de la lutte contre le terrorisme. Analyse.

Nul n’a oublié les soulèvements dans le monde arabe en 2011, qui ont suivi l’immolation par le feu du Tunisien Mohamed Bouazizi le 4 janvier de cette même année. Tunisie, Jordanie, Égypte, Yémen, Libye, Bahreïn, Maroc et Syrie ont successivement fait face à des chambardements de différentes formes, qui ont provoqué une recomposition majeure sur le plan stratégique et politique dans la région. L’actualité semble témoigner de la survenue d’un moment clé. Celui-ci est sur de nombreux points – pas tous – lié aux événements de 2011. Le tout dans un contexte de violence, mais aussi de tensions régionales entre l’Iran et l’Arabie saoudite.

Les retraits américains

C’était une promesse de campagne, Donald Trump est en train de la mettre en œuvre, conscient que la population américaine, et encore plus sa base électorale, ne supporte plus les guerres dans lesquels sont embourbés ses soldats. Alors que le flou domine concernant des résultats de l’élection présidentielle du 28 septembre dernier en Afghanistan, les États-Unis préparent leur départ. Et la situation ne semble pas près de se clarifier. Comme en 2014, Abdullah Abdullah revendique la victoire face au président Ashraf Ghani. Le premier avait été imposé par les États-Unis au poste de Premier ministre, et le second comme président, à la suite d’une configuration similaire où aucun des candidats ne semblait se dégager. L’absence d’un pouvoir politique clairement établi fragilise le pays, failli par le contrôle des talibans d’une partie du territoire. Ces derniers avaient interdit à la population de se rendre dans les bureaux de vote. Des attaques ont été perpétrées. De quoi biaiser le résultat du scrutin.

Dans un tel contexte, la probable fin de la présence américaine, certes en partie cause de la situation, s’avère extrêmement risquée. L’Afghanistan, pays en guerre, connait vraisemblablement un tournant politique majeur. Quoi qu’il en soit, le chaos afghan symbolise l’immense échec américain dans le pays. Les États-Unis ayant, au début des années 80, soutenu les moudjahidines, dont l’organisation a trouvé sa continuité avec les talibans.

En Syrie aussi, devant ce qu’il considère comme une « guerre stupide », Trump annonce un désengagement rendu possible et souhaitable par la pseudo fin de l’État Islamique. Alors que, comme l’argumente Gilles Kepel dans son ouvrage Sortir du chaos (2018), la reconstruction faisant suite à la bataille du levant sera absolument capitale pour toute la région. La multiplicité d’acteurs aux objectifs contradictoire risque de causer de nombreux problèmes. Pour rappel, le contrôle du pays est partagé entre les troupes du régime d’Assad, les Forces démocratiques syriennes (FDS) soutenues par la coalition internationale, les forces turques, et les milices rebelles et djihadistes.

Si les Américains ne s’opposent à l’offensive turque (les volte-faces du bureau ovale s’enchaînent) sur les forces kurdes, considérées comme terroristes par Ankara, celles-ci risquent de subir de très grosses pertes. De plus, il n’est en rien impossible que les nombreux djihadistes de l’EI, qu’ils retiennent comme prisonniers, ne soient remis dans la nature. Scénario qui serait naturellement dramatique. D’autant que dans le chaos, les groupes djihadistes – certains sont encore présents sur le territoire – peuvent prospérer. Si des négociations n’ont pas lieu concernant la reconstruction de la Syrie, en guerre depuis 2011, les massacres vont se perpétuer, et les solutions de paix s’éloigner. Les décisions diplomatiques des acteurs internationaux pour éviter que le bain de sang ne continue, et orienter les différents acteurs, seront clés. Et le retrait possiblement imminent des Américains oriente là aussi la Syrie vers l’inconnue, loin des espoirs de paix.

Mettant en jeu de nombreux acteurs locaux, régionaux et internationaux, le conflit syrien est capital pour tout le Moyen-Orient. Véritable bain de sang depuis le soulèvement contre Bachar el-Assad en 2011, il aborde un virage. Dans ce cadre, l’Europe peut, et pour certains observateurs doit, jouer un rôle de médiation, notamment avec la Russie, afin de permettre une solution politique. « L’intermédiation de l’Europe éviterait peut-être l’impasse, mais est-elle capable de jouer ce rôle, entre crise institutionnelle et crise de l’immigration ? », se demandait Gilles Kepel au moment de la sortie dudit ouvrage, en 2018.

Dans le cas de ces deux pays, l’inquiétude est de mise et la confusion patente face à ces sensibles tournants.

Autres bourbiers

Conséquence directe du printemps arabe, la guerre civile de Libye et le conflit du Yémen se poursuivent sans perspective imminente de sortie de crise. Pour autant, il est semble-t-il venu le temps des discussions. Khalifa Haftar, maréchal et chef autoproclamé de l’Armée nationale libyenne (ANL), qui contrôle l’immense majorité du territoire libyen, s’est récemment prononcé en faveur du dialogue. Il ne plaidait jusqu’à alors, contrairement à son opposant, que pour une solution militaire. Les Émirats Arabes Unis, qui à l’instar de l’Arabie saoudite le soutiennent, pourraient comme au Yémen se retirer face à l’enchevêtrement libyen. Une recomposition qui pourrait déverrouiller les choses.

Ce conflit, la deuxième guerre civile après celle qui avait suivi la mort de Khadafi, est comme celui du Yémen, internationalisé. La France, qui a commencé par soutenir Haftar, a adopté une position hybride entre les deux hommes forts : Haftar et le Président Fayez El-Sarraj, lui reconnu par la communauté internationale. Selon le quotidien La Croix, les acteurs européens, actif dans le dossier, vont tenter d’imposer quatre points : le respect du cessez-le-feu, celui de l’embargo sur les armes, le partage des ressources pétrolières et l’organisation d’une conférence interlibyenne.

L’enjeu est capital. « La Libye est devenue le carrefour des risques et des menaces », analysait le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian en mai. Depuis la mort du Colonel Kadhafi en 2011, le pays a vu les groupes djihadistes se propager. Comme en Syrie et en Afghanistan, la situation a engendré une grave crise migratoire.

S’il fallait démontrer à quel point la guerre du Yémen cristallisait des enjeux extérieurs, l’attaque de drone, le 14 septembre, sur les sites pétroliers de la compagnie Aramco, en Arabie saoudite, l’a amplement démontré. L’Iran étant accusé d’être responsable de ces attaques revendiqués par les rebelles Houthis, combattant ultra-aguerris mais à l’équipement relativement sommaire. Le fragilité du royaume, mastodonte financier, suréquipé en vertu de ses achats aux Occidentaux, mais nain stratégique, s’est faite flagrante. Les tensions ont atteint un paroxysme pendant que le Yémen devenait un lieu sur lequel s’exprimait le climat de discorde de ces derniers mois. L’Arabie saoudite attaquée en son sein, imaginer une guerre ouverte avec l’Iran n’est dès lors pas saugrenu. Celle-ci contraindrait ipso facto les États-Unis à intervenir, en conséquence du pacte de Quincy, signé en 1945 et renouvelé en 2005. L’alliance rend vitale la sécurité saoudienne pour les Américains. D’où le double discours de Donald Trump, à qui la participation à une guerre ne serait pardonné par l’opinion publique de son pays.

Concernant le Yémen, le retrait des Émirats Arabes Unis, soutien des séparatistes du sud et membre de la coalition sunnite, va probablement changer la donne. Leur armée est surpuissante, au contraire de leur celle de leur allié saoudien. Les avancées réalisées par l’alliance arabe étaient davantage le fruit de l’action des troupes de Mohamed Ben Zayed (le prince héritier), que des bombardements saoudiens. Entre les soutiens de Mansour Hadi, président sunnite en exil à Riyad, les rebelles Houthis, de religion zaydite, les séparatistes du sud et les milices djihadistes, la situation est figée, le pays engluée. Face à l’affaiblissement de l’État, Les Houthis sont littéralement en train d’en fonder un parallèle. “Les houthistes sont parvenus à noyauter les institutions existantes ou à créer les leurs, détenant la réalité du pouvoir”, pouvait-on lire dans Le Monde du 1er octobre.

Au bout d’un certain temps, dans l’impasse, les discussions s’imposent. Elles auront lieu si le conflit ne s’intensifie finalement pas. Dans ce cas un découpage du pays, qui connait la plus grave humanitaire du monde selon l’ONU, semble inéluctable. Tel qu’il est aujourd’hui, le Yémen n’existe que depuis 1990. Il faut donc, selon la notion – fondamentale en géopolitique – et mise en avant par le géographe Yves Lacoste, prendre en compte les représentations ; les perceptions identitaires et collectives fondées sur une longue temporalité. Le sentiment national au Yémen est très faible. Les représentations claniques et religieuses semblent prévaloir.

De nouvelles révoltes

La décennie noire probablement trop proche dans les consciences, l’Algérie n’a pas connu le sort de ses voisins de la Tunisie et du Machrek en 2011. Mais la vague de manifestation ayant suivi l’annonce d’une candidature du président Bouteflika à un quatrième mandat, en avril 2019, a présenté de fortes similitudes. Une population très jeune et dont une part importante est au chômage, qui dénonce l’immobilisme, la corruption, l’emprise militaire sur le pouvoir, et qui réclame une transition vers la démocratie qui commence par le départ du leader. Si celui-ci, en Algérie, a renoncé à se présenter, les manifestations n’ont pas faibli. Le mouvement Hirak refuse les élections programmées pour le 12 décembre prochain. Les conditions ne sont, selon ses opposants, pas encore réunies pour qu’une vraie transition démocratique ne s’opère. Ahmed Gaïd Salah, nouvel homme fort du pays, est un militaire et ancien proche d’Abdelaziz Bouteflika.

Pour l’heure, la protestation ne semble pas proche de s’éteindre, bien au contraire. L’Algérie vit actuellement un moment historique sur le plan politique. Le spectre d’une assise de groupes islamistes favorisée par le manque de solidité du pouvoir et l’instabilité, et d’une nouvelle guerre civile, reste une crainte majeure. Les nombreuses arrestations d’anciens hommes du pouvoir témoignent, dans ce cas également, des transformations en cours dans le pays.

Des vagues de manifestations ont aussi lieu en Égypte et en Irak. Les caractéristiques des révoltes présentent des ressemblances : économie en berne, population jeune, taux de chômage élevé, revendications démocratiques, sociales, et anti-corruption. Contrairement à celle qui se déroule en Algérie, les révoltes sont fortement réprimées dans ces deux pays, et font des centaines de morts. En Égypte, beaucoup assurent que la situation était préférable sous la dictature d’Hosni Moubarak, démissionnaire en 2011. Au pouvoir depuis 2014, le maréchal Abdel Fattah Al-Sissi ne cesse de brandir le spectre de la menace des frères musulmans, au pouvoir entre 2011 et 2013, pour justifier la nécessité d’un pouvoir fort.

Les manifestations de ces dernières semaines sont inédites sous le pouvoir de Sissi. Elle le sont aussi sous le pouvoir d’Adel Abdel-Mahdi en Irak, où le contexte ressemble purement et simplement à celui d’une révolution. Les 17 mesures annoncées par le Premier ministre n’ont en rien atténué la révolte. Les pouvoirs égyptiens et irakiens fragilisés de façon non-négligeable, aucune hypothèse de sortie de crise n’est à écarter.

Transitions politiques

Plus au sud, le Soudan a entamé un changement considérable. Omar el-Béchir, au pouvoir depuis 30 ans, a été chassé du pouvoir par les militaires après de plusieurs mois de manifestations civiles. La transition politique vers un pouvoir civil a pris du temps avant de se mettre en place. Le 3 juin a eu lieu le massacre de Khartoum. Les forces du Conseil militaire de transition ont tué une centaine de manifestants. Mohamed Hamdan Dogolo, l’un des hommes forts du pays, et sa milice des Forces de soutien rapide ont joué un rôle majeur dans cette épisode sanglant.
Pour autant, le gouvernement de transition s’est finalement mis en place. Au moment de mettre en place cette configuration inédite, le Premier ministre Abdallah Hamdok a annoncé : « Nous entamons ce jour une ère nouvelle. » Issu du civil, l’ancien économiste à l’ONU aura la lourde tâche d’amorcer un redressement économique et faire face aux nombreuses pénuries et à l’inflation galopante que connaît le pays. La France a promis une aide de 60 millions d’euros. Le départ d’Omar el-Béchir et la transition en cours montrent que le Soudan vit actuellement une révolution historique.

En Tunisie, seul pays pour lequel le printemps arabe a engendré une amélioration sensible sur le plan démocratique, la mort du président Essebsi fait entrer le pays dans une autre transition politique. À l’aube du second tour de élection présidentielle, la situation est floue. Les deux candidats n’étaient pas favoris. Le premier, Kaïs Saïed, est un juriste islamo-conservateur, ancien professeur à l’université. Sa personnalité et ses idées restent assez méconnues. Le second, l’homme d’affaire Nabil Karoui, sort tout juste de prison. Il était incarcéré au moment du premier tour et a réclamé un report de l’élection.

La Tunisie risque également d’aborder un virage important. Le paysage politique est divisé. Aucune majorité ne s’est véritablement dégagée lors des élections législatives, remportées par le parti Ennahda, en recul.

À cela, il faut ajouter l’incertitude politique en Israël, acteur important au Moyen-Orient. Ni Benny Gantz ni Benyamin Nétanyahou ne parviennent pour l’heure à former une coalition. Le leader du « Likoud », recordman en matière de longévité au pouvoir, pourrait en être écarté. De quoi rendre possible une évolution sensible de la politique étrangère israélienne. En revanche s’il reste au pouvoir, annexer la vallée du Jourdain qui représente 30% de la Cisjordanie – comme il l’a promis avant l’élection – serait une manœuvre aux lourdes conséquences, et qui éloignerait un peu plus la perspective d’un rapprochement vers la paix. Rappelons que les États-Unis ont prévu un plan de paix inédit, présenté par Jared Kushner en juin, avec notamment l’investissement de 50 milliards de dollars sur dix ans.

Début septembre, des échange de tirs ont relancé les tensions entre Israël et le Hezbollah libanais. Elles faisaient suite à une frappe israélienne qui a tué deux membres du Hezbollah en… Syrie. Le chef du Hezbollah a qualifié de « premier acte d’agression » d’Israël au Liban depuis la guerre de 2006. Un fait qui semble donc ici aussi majeur.

Une séquence clé

L’imminent retrait américain en Syrie et probablement en Afghanistan, la contestation du pouvoir en Égypte, en Irak, et en Algérie, la transition politique au Soudan et en Tunisie, le bourbier yéménite et la guerre civile en Libye ou encore l’incertitude politique en Israël, semblent plonger la région à différents degrés, dans un grand bouleversement. Chaque État est l’objet de mouvements ou soubresauts propres, mais inévitablement liés. Une recomposition semble sur le point de s’opérer sur plusieurs terrains. Dans ce cadre, et sur fond de tensions entre l’Iran et l’Arabie saoudite, l’influence de la diplomatie des acteurs européens et surtout de la France, qui ne connait pour l’heure que des échecs sur le sujet, jouera un rôle fondamental. Les crises migratoires et les problèmes de terrorisme nés du chaos, seront de facto liés à la tournure que prendra la transition. Celle-ci peut s’orienter vers une atténuation des conflits et du désordre, comme vers une aggravation des crises. La sécurité et la stabilité du monde en dépendent.

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