L’éthique environnementale et l’écologie morale : l’impossibilité d’une conception politico-économique de l’environnement ?


Rôle de la religion et de l’écologie morale dans le marasme écologique actuel

Pour beaucoup, le marasme écologique actuel trouverait ses racines dans la morale judéo-chrétienne avec la question de la maîtrise des autres espèces sur terre. Les références que l’on retrouve dans la Bible à ce sujet, touchent deux arguments distincts : d’une part, l’Homme serait façonné « à l’image de Dieu » (Genèse 1, 26,27), de l’autre, Dieu dit aux Hommes de « dominer la création et la soumettre » et de « se multiplier » (Genèse 1, 28). Cependant cette interprétation est contraire aux valeurs prônées par l’Eglise Catholique dans les dernières années, avec cette citation de Jean-Paul II : « les chrétiens, notamment, savent que leurs devoirs à l’égard de la nature et du Créateur font partie intégrante de leur foi ». Si c’est Dieu qui est à l’origine du monde, détruire la nature et son environnement est donc un péché. Comme le met en avant le Saint-Père, « La terre nous précède et nous a été donnée », on retrouve donc une interprétation pleine d’historicité des Ecritures. Cela se retrouve également dans une nouvelle herméneutique : le texte propose de relire le propos sur la domination et de se rattacher plutôt à l’idée de « Cultiver et Garder », qui signifie autant labourer et travailler la terre (et par extension l’environnement) que de la sauvegarder, la protéger et la surveiller afin de garantir aux générations futures les moyens de leur reproduction (physique, écologique et économique). En somme ce que pose ici le sommet de la théologie chrétienne, c’est le même message qui est ressorti du rapport Brundtland, ce qui est réelle avancée concernant la prise en compte de l’environnement dans la vie religieuse. Affirmer que l’être humain est responsable de la sauvegarde de la vie terrestre revient à briser l’idée de la séparation humanité/nature qui s’est installée depuis la révolution industrielle, donnant à l’humanité (occidentale notamment) les moyens de séparer ses moyens de survie des cycles naturels et de se croire capables de ‘dominer’ l’environnement et les éléments. Cela fût une réalité avec un environnement stable et plié aux développements industriels et polluant du capitalisme. Cependant, le dépassement des limites planétaires change la donne et nous force à redonner une place centrale à l’environnement et met en doute l’écologie morale du 19ème siècle.


Les épiscopats africains et sud-américains sont particulièrement actifs sur ces sujets, il n’y a qu’à voir à quel point ils sont cités dans le Laudato Si’, ceci étant peut-être lié au développement dans les années 1960 et 1970 de la théologie de la libération, donnant des justifications à l’action politique révolutionnaire du continent pendant ces années. Ce mouvement cherchant à rendre leur dignité aux exclus et aux pauvres a comporté un volet de justice environnementale, particulièrement intéressant dans notre cas, souvent d’ailleurs lié aux conditions minières et d’exploitation des terres agricoles. On peut retrouver les mêmes aspirations sur le continent africain avec l’exemple de Desmond Tutu, archevêque de Johannesburg en Afrique du Sud où il mené le combat contre l’apartheid avec les autres leaders du mouvement social. Aujourd’hui il se positionne pour la conservation et la limitation des dégâts à l’environnement, thème qu’il aborde en clôture de la préface de l’ouvrage Crime Climatique Stop ! L’appel de la société civile, où il affirme que : « réduire notre emprunte carbone (est) le plus grand chantier de défense des droits humains de notre époque ».


Desmond Tutu devant la plaque commémorative de son domicile pendant l'apartheid
Desmond Tutu devant la plaque commémorative de son domicile pendant l’apartheid

Les épiscopats africains étant également les plus exposés, ce sont aussi ceux qui apportent souvent le débat de la place du changement climatique au sein de la théologie chrétienne, au travers des catastrophes naturelles et de la pauvreté structurelle dont ils sont témoins. C’est pourquoi je crois depuis 30 ans au moins, l’Eglise a un rôle fondamental dans le combat écologique régional, mais depuis 2015 et le Laudato Si’, cette dimension devient planétaire et enjoint tous les croyants à agir pour la sauvegarde de la maison commune et classe la destruction de l’environnement et la recherche incessante du profit comme grave péché. Cela permet de donner une fondation théologique solide permettant l’action pour une population de croyants français (voire même européens) souvent conservateurs du moins élisant des représentants socialement et économiquement conservateurs. Je précise que je ne mets cela en avant que pour enjoindre mes frères et sœurs croyant.e.s à bien vouloir lire les paroles du Saint-Père François et les appliquer au mieux dans leur vie quotidienne, du moins se refuser à élire des candidats qui seraient encore plus destructeurs de l’environnement. 

Pour revenir aux sources morales et/ou théologiques des réflexions sur l’environnement, il me semble judicieux de commencer par Henry David Thoreau et le mouvement transcendentaliste, qui considère que la Nature et l’Homme sont des entités séparées et sert notamment aux artistes et explorateurs à explorer « les provinces de l’imagination » en se coupant de la civilisation bruyante, sale et grouillante de la côte Est Etatsunienne de l’époque. En la considérant comme refuge, ces courants philosophiques et artistiques mettent la nature à distance de l’Humanité et opèrent en sacralisant des coins de « nature vierge ». C’est de ce mouvement romantique de l’écologie moraliste emprunte de théologie que naissent les premiers parcs naturels américains avec le Yosemite, Yellowstone et le Grand Canyon. Ces derniers sont sources de contemplation et d’introspection pour les élites culturelles et politiques antimodernistes, ce qui réduit de fait leur utilisation potentielle par le grand public. Les plus fervents défenseurs de cette conception de la nature et des grands espaces sont des naturalistes et explorateurs comme John Muir et Théodore « Teddy » Roosevelt (président des Etats-Unis de 1901 à 1909) qui font l’apologie du conservationisme. Ce mouvement place la nature au-dessus des activités humaines : il y aurait des territoires où les Hommes pourraient aller et d’autres qui seraient impossible à commercialiser. De ses propres mots, Muir argumente en faveur de la préservation des ressources pour leur valeur spirituelle à l’inverse de la vision pragmatique d’écrivains de l’époque voyant la conservation comme un moyen de gestion des ressources disponibles pour une population en forte croissance. Cette vision de la nature est pour moi problématique tout d’abord parce qu’elle ne donne l’accès à ces biens spirituels supérieurs, signes pour certains de la présence de Dieu sur Terre, qu’à une élite masculine d’explorateurs conservateurs s’en servant pour retrouver une spiritualité disparaissant dans la vie urbaine. Je pense que la vision de l’économie écologique (objet de mon dernier article) est beaucoup plus intéressante et fine dans la mesure où raisonner avec l’humain comme composante du système du vivant demande plus de rigueur scientifique et une interdisciplinarité, souvent manquante auparavant.  

Après l’analyse de l’aspect moral de la protection de l’environnement, il me parait judicieux de mettre cela en parallèle avec une vision plus économique des motivations environnementalistes. Je ne dis pas ici que ces deux visions ne peuvent pas se conjuguer, de fait les individus tirent leurs arguments des deux, mais je crois l’aspect économique plus concret et permettant notamment de faire des choix contraints et des compromis.  


Systèmes de valeurs de l’environnement et valeurs de seuils


Il y a en général deux systèmes de valeur qui s’opposent que l’on appose à notre compréhension de l’environnement et à la « nature » : la valeur intrinsèque (ou morale) et la valeur utilitaire. Le premier concept de nature comme ayant une valeur intrinsèque est celui qui a été à l’origine du premier courant écologiste d’ordre moral et religieux dans les pays anglo-saxons dans la deuxième moitié du 19ème siècle. Il y a un problème avec cette manière de concevoir l’environnement et la nature comme expression de la grandeur divine ou alors pour sa beauté intrinsèque dans la mesure où cette logique est efficace pour venir en aide à des problèmes environnementaux localisés. En effet, séparer la nature et l’humanité revient à donner à la nature une valeur infinie à certaines parties de l’environnement (une espèce, une région, une montagne, une population) pour chaque individu qui aura des valeurs infinies différentes de son voisin. C’est de là que vient le cœur du problème : chaque individu ayant des préférences différentes en matière de sauvegarde de l’environnement, comparer des valeurs infinies rend la décision politique impossible. En allant au bout de l’argument de la valeur intrinsèque de la nature, pour protéger l’environnement que l’humanité disparaisse. Cette idée est certes extrême et peut sembler stupide exprimée comme ci mais elle sert ici de d’idéaltype antithétique. Je précise que je fais fi ici des considérations (anti-) spécistes et morales de la domination des humains sur les espèces d’animaux et autres organismes vivants pour ne me concentrer que sur les solutions transposable à l’échelle politique et économique, ce qui n’est pas le cas pour l’éthique environnementale dont découle la question de la valeur intrinsèque.

De là, je me dois de présenter ma vision de ce que devrait être l’écologie pour en arriver aux solutions économiques. Cette dernière est très utilitaire car, selon moi, la plus à même de mobiliser politiquement les individus : l’écologie ce n’est pas « sauver la planète » ou « sauver l’environnement » mais sauver l’humanité en lui donnant les moyens de se reproduire de manière intergénérationnelles sans avoir à craindre l’unité fondamentale de la production économique, longtemps oubliée par les économistes, à savoir la stabilité environnementale tout en réduisant le plus possible les violences qui toucheront de manière inévitable les populations les plus fragiles de toutes les sociétés de manière disproportionnée. Cela débouche sur un problème proprement économique touchant à la richesse et à l’inégalité, c’est pour cela que je pense, comme le mouvement de la sociologie environnementale, que la réponse ne pourra se trouver qu’avec l’appui des citoyens (malgré l’élection de candidats anti-climatiques) dans la recherche d’une plus grande égalité ; tout comme la lutte des classes  a été un combat fondamental des sociétés industrielles (et qui est certes loin d’être abouti), la lutte pour l’environnement est l’actuel combat radical dans la mesure où il remet en cause les structures sociales existantes et à l’occasion permet de réexaminer des thèmes comme l’organisation des rapports de production, les différences objectives ou perçues entre Femmes et Hommes, l’accueil (ou non) des populations étrangères, … Malgré toutes les dissensions sortant des débats passionnés que je peux avoir avec d’autres écologistes radicales.aux aux conceptions morales ou qui ne partagent pas ma vision de ce qu’est l’écologie, je pense bon de nous rallier derrière l’idée de valeur utilitaire (voir ce lien pour une introduction aux questionnements sous-jacents à cette démarche) de la nature, ne serait que pour affirmer une idée qui semble de plus en plus distante à l’heure de la popularisation de SpaceX et des projets de colonies sur la Lune ou Mars : nous n’avons qu’une Terre et il est économiquement irrationnel et surtout très risqué, de considérer notre planète comme un bien jetable que l’on échangera une fois les ressources épuisées.

La solution de repli est donc celle de la valeur utilitaire de la nature comme identifié par Costanza en 1997 et 2017, dans la mesure où l’environnement fournit des services, en chiffrer la valeur estimée permet de mettre en lumière l’importance de l’environnement pour l’existence des humains : la valeur estimée de tous les services écosystémiques est supérieure au PIB mondial. Le problème majeur de cette approche réside dans le fait que les humains ne peuvent attribuer de la valeur qu’à quelque chose de clairement perçu et identifié. Ce biais cognitif revient à la racine économique du problème environnemental : à l’échelle individuelle nous ne voyons pas les dégâts et coûts que nous engendrons à moins que ces derniers aient des effets sur nous. Inversement, à l’échelle individuelle nous ne percevons pas tous les bienfaits d’un environnement sain nous fournissant des flux constants de services écosystémiques vitaux.

Description des services écosystémiques : fonctions écologiques (bouquets de biens, patrimoine naturel, contraintes) sur systèmes sociaux sociaux qui en retour agissent (anthropie avec usage et destructions de l'environnement)

Plus important encore, il est important de faire une distinction d’ordre philosophique sur les services écosystémiques : le capital naturel ne produit en soi rien « pour » les humains de manière spécifique, c’est toujours le travail humain qui transforme ces services en production et sans nous pour en bénéficier, les écosystèmes continueront à produire ces services. Pour ce faire, nous avons besoin du « système du vivant » comme définit dans l’article de 2017, ce qui fait de la problématique de la soutenabilité une question à laquelle nous ne pouvons pas apporter de réponses définitives (à ce sujet, voir mon précédent article sur l’économie écologique et les seuils de capitaux naturels sur ce lien).   


https://www.raison-publique.fr/article269.html

https://w2.vatican.va/content/dam/francesco/pdf/encyclicals/documents/papa-francesco_20150524_enciclica-laudato-si_fr.pdf

http://www.slate.fr/story/124009/tous-vegetariens

https://www.humanite.fr/la-conscience-de-lurgence-climatique-des-actes-583600?fbclid=IwAR2x-EoIO2bBR0csz2V5uoQTNVK-bpEOgpf2RnoEPEL5Doa-NMXK28h2gMw

https://www.monde-diplomatique.fr/2015/11/BONNEUIL/54139

https://www.diplomatie.gouv.fr/sites/odyssee-developpement-durable/files/5/rapport_brundtland.pdf

https://croire.la-croix.com/Definitions/Lexique/Theologie/Qu-est-ce-que-la-theologie-de-la-liberation

https://papyrus.bib.umontreal.ca/xmlui/bitstream/handle/1866/18779/Bordeleau_Gervais_Gabriel_2016_memoire.pdf?sequence=2

https://www.robertcostanza.com/wp-content/uploads/2017/02/2017_J_Costanza-et-al.-20yrs.-EcoServices.pdf

https://www.paris.catholique.fr/la-doctrine-sociale-de-l-eglise-qu.html

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