Economie écologique ou Economie de l’environnement : comment estimer la valeur de la nature ?

Cet article a été pour moi une réaction après le vote du CETA par l’Assemblée mais plus encore se voit comme une ouverture à la discussion suivant les discussions liées aux Questions Au Gouvernement (QAG) quotidiennes, où plusieurs questions ont remis en question la place des mécanismes de marché dans la régulation environnementale et la réduction des déchets mise en avant par le projet de loi sur l’économie circulaire (économie sociale et solidaire) porté par Brune Poirson. 

Ce sujet qui peut sembler pointu, est pourtant fondamental dans l’approche que les représentants politiques adopteront vis-à-vis de l’environnement et de sa protection en se concentrant notamment sur la question suivante : le marché peut-il apporter une réponse efficace aux défis écologiques ?

De fait, je ne vais discuter dans ce court article que de la différence entre l’économie de l’environnement, aujourd’hui en majorité au sein des courants plutôt orthodoxe en économie (pour aller plus loin, lien), et l’économie écologique, minorité qui considère que les mécanismes de marché ne seront jamais la réponse du fait de la conception de l’Homme et de la nature comme étant une entité unique et indissociable, plutôt de tradition orthodoxe.  

Les externalités et synergies : point de divergence

Pour lutter contre les catastrophes climatiques, l’économie orthodoxe s’est contentée d’appliquer des recettes déjà existantes et d’étendre le champ de l’analyse économique, autrefois strictement limité aux relations commerciales entre humains et systèmes productifs. Logiquement, l’économie de l’environnement s’est donc appliquée pleinement à donner une valeur à la nature pour que le système des marchés puisse prendre l’environnement en compte. Le problème auquel on se confronte ensuite, en suivant cette logique, est la question de la valeur économique d’une espèce individuelle dont nous connaissons à peine l’existence ou même d’insectes que nous considérons comme nocifs mais centraux à un écosystème. Cette analyse s’est faite par l’extension de la notion d’externalité (pour une définition plus précise, suivre ce lien) qui postule que le prix affiché n’informe pas complètement le consommateur et/ou le producteur sur les conditions de production et son coût. Avec des externalités négatives, le coût social (prix + dégâts environnementaux à « réparer ») de la production d’un bien/service est supérieur à son coût économique (son prix final). Pour les économistes de l’environnement, réussir à trouver le prix « juste » de la compensation sociale et forcer les producteurs à en payer le prix (avec l’aide de l’Etat par exemple) est la composante centrale de la régulation économique exercée sur le marché.

Pour les économistes écologiques, le monde humain et économique n’est qu’une petite composante du monde possédant des limites écologiques et énergétiques. Pour eux, les prix ne seront jamais objectifs tellement l’incertitude, les externalités et les synergies sont présentes avec le monde naturel. En continuant dans cette analyse, ces économistes se sont mis à solliciter l’aide des scientifiques, notamment biologistes, thermo-dynamistes ou biophysiciens pour comprendre, chose que les économistes standards se refusent à faire pour ne pas perdre le sigle de science (quasi-) dure à laquelle une partie des universitaires voudraient prétendre. Les économistes écologiques considèrent l’économie comme encastrée dans l’environnement et à ce titre refusent de considérer que les flux de productions et monétaires sont infinis du fait de leur limite écologique et polluante. Ils travaillent également avec les sociologues de l’environnement, parmi lesquels ceux se situant dans la tradition marxiste de l’analyse de la faille écologique (ecological rift) mettent en lien l’exploitation des classes ouvrières et des travailleurs.euses avec celle des biosphères. Le capitalisme, dans sa volonté de toujours s’étendre et conquérir de nouveaux de marchés, transforme mais surtout détruit les environnements naturels en trouvant le profit dans l’exploitation des forces de travail et d’invention des individus mais également (et pour certains notamment) dans le repoussement systématique des limites écologiques terrestres. Alors, il ne peut pas y avoir de libération des exploités sans un programme de transformation radicale des relations humains/environnement et inversement, il ne peut pas y avoir de transition écologique juste (les plus pauvres en paieraient le coût notamment en termes de niveau de vie) sans de vrais programmes de soutien et de transformation de la vie des exploité.es.

Visuel de l'impact humain sur les éco-systèmes des fonds marins et océaniques, regroupé en 3 grandes familles, l'exploitation de la nature, les déchets de la production humaine ainsi que l'impact sur le climat global.

Il est important, dans ce cadre, de montrer que les solutions techniques ne sont que des chimères qui nous permettent, en tant que société, de nous « acheter du temps » de délayer la réponse systémique que nous apporterons (ou non) aux dégradations de l’environnement. A la jonction de l’économie de l’environnement et de l’économie écologique, il y a la notion de seuil écologique quant aux boucles de rétroactions (actuellement) positives qui deviendraient négatives (voir l’exemple de la fonte des glaces donnée dans l’article en suivant ce lien). Ces seuils sont inconnus et incompatibles avec les notions d’efficacité et de recherche de l’optimisation très poussée que l’on peut retrouver comme valeurs centrales de nos économies. Dès lors, c’est un principe de précaution quant au capital naturel que nous devons adopter, dans la mesure où, lorsque ce dernier est détruit, il est irremplaçable, dit plus clairement, couper 1 Ha de forêt primaire et replanter 1 Ha de sapins est non-équivalent d’un point de vu biophysique, biologique et biodiversité mais l’est pour le marché (un arbre = arbre, tous deux absorbent supposément autant de CO²). C’est une des raisons pour lesquelles je pense que le marché est fondamentalement inefficace pour venir à bout des problèmes environnementaux : pour vendre, produire et échanger un bien/service, il faut que ce dernier soit uniformisé au niveau national voire international, ce qui est incompatible avec l’unicité des problématiques locales dégagées par l’impact de nouveaux problèmes environnementaux. Cependant, le programme de recherche de l’économie écologique peut-être beaucoup moins radical dans son propos et incorpore des économistes et autres chercheurs en sciences sociales très divers que l’on peut retrouver ici.

La soutenabilité forte : limiter la croissance

Après avoir affirmé que le progrès technique ne permettra pas de remplacer des ressources naturelles pour toujours ainsi que d’appliquer le principe de précaution, la question du modèle économique à suivre se pose. La soutenabilité est un concept économique classique pour discuter des relations humaines avec leur environnement ; elle peut-être faible ou forte en fonction de la considération que l’on donne au capital naturel (la valeur de ce que la nature produit, ce qui est extrêmement épineux à calculer et sera pour un prochain article).

Photographie zoomée d'une espèce de grenouilles. Derrière cette photo simple se pose la question de la possibilité de donner une valeur à cette espèce pour les services écosystémiques rendus.

Il est utile de connaitre cette distinction pour savoir quels économistes sont sérieux lorsqu’ils discutent de l’environnement : s’ils considèrent qu’une solution purement technique est envisageable et que le marché capitaliste (en croissance et en expansion géographique) sera la réponse, vous pouvez cesser de les écouter. Inversement, les économistes qui sont plus réticents quant à la croissance infinie et qui mettent en avant les questions de seuils et de soutenabilité sont en général ceux qui sont plus crédibles pour nous aider à relever le grand défi de la transition écologique.

Un sujet que j’aimerais voir adressé plus souvent par les universitaires et les décideurs politiques mais qui ne l’est pas vraiment : peut-on avoir un système de marché qui fonctionne lorsque l’on veut que l’économie soit stationnaire voire décroissante ? De manière annexe, le modèle de gouvernement en silo (organisation par ministère sans transversalité) est-il viable si l’on veut arrêter de croitre ? Questions à débattre …

Il faut comprendre que la notion de soutenabilité forte, que je prends comme base de travail, s’appuie sur le capital naturel comme étant au-dessus (plus important) de tous les autres capitaux (physique, technologique, humain) et que si le premier disparait, les autres suivent. Cela n’est cependant que la première étape, la suivante consiste en la question de la décroissance : comment considérer cela comme une option souhaitable alors que tout semble indiquer que ce sont les plus pauvres et les plus exclus qui en paieront le prix fort ? Je pense que les réponses viendront des deux courants, économie de l’environnement et économie écologique, qui bien que n’ayant pas les mêmes moyens ni les mêmes fins, sont des mouvements engagés dans la lutte pour la préservation de notre planète.

C’est sur ce questionnement, que je sais riche, que je vais conclure l’article en vous enjoignant à consulter les suivants qui seront des approfondissements.

Pour plus de détails sur la différence la manière dont l’économie comprend l’environnement, consulter ce lien.   

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