Chronique. De la posture de la France à l’égard de l’Arabie saoudite – Épilogue du dossier (5/5)

Eu égard aux états de faits exposés dans cette série d’articles, c’est toute la diplomatie française et le discours de ses dirigeants qui sont à reconsidérer. Le dossier met en exergue ce que fait subir le régime saoudien à sa population, son projet idéologique d’exporter le wahhabisme sur l’ensemble de la planète depuis de nombreuses années, ou encore son rôle prépondérant et coupable dans la grave crise qui frappe le Yémen depuis 2015. Par ailleurs, le prince héritier Mohammed Ben Salmane vient de reconnaître sa responsabilité dans le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi.

Sur de nombreuses questions, des incohérences apparaissent. La France, pays des droits de l’Homme, fait montre à l’égard de Riyad, d’une frilosité inversement proportionnelle au zèle dévolu à condamner d’autres régimes. Ces indignations à géométrie variable sont censées justifier les interventions menées sur d’autres territoires à plusieurs occasions dans l’histoire récente. Lesquelles interventions, bien souvent désastreuses dans leur résultat, n’étaient donc – au vu de ces dissonances de discours – que le fait d’un cynisme déguisé en néo-conservatisme.

Qui imagine le Quai d’Orsay décider d’envahir l’Arabie saoudite pour restaurer les droits de l’Homme, dans ce pays caractérisé par les décapitations, la torture, les arrestations arbitraires, les emprisonnements injustifiés, la concentration du pouvoir, l’absence totale de démocratie et de presse indépendante ? Qui imagine l’exécutif français décider d’intervenir dans le royaume, responsable de façon latente et indirecte – les faits le prouvent -, des attentats commis dans l’hexagone. Ces attaques sont elles-mêmes le résultat, du moins selon les revendications de leurs auteurs, d’interventions de l’armée française dans des pays musulmans. (Il n’est, ici, en aucun cas question de remettre en cause ces interventions, ou de donner une valeur aux paroles des assassins, simplement de faire poindre l’inconsistance du discours affiché.)

Les ventes d’équipement, en plus de rendre vraisemblablement la France complice de crimes au Yémen, ne sauraient justifier une telle clémence de Paris par les intérêts qu’elles contiennent. Si elles représentent énormément d’argent et d’emplois pour le pays, celui-ci doit-il aujourd’hui être dépendant de son industrie lourde pour avancer ? Jusqu’à fouler aux pieds ses valeurs fondamentales ? Le fait de se vouloir amis, alliés, mais pas alignés est-il suffisant ? Autant de question que ce dossier invite à se poser.

Autre raison de la frilosité française : l’alliance américano-saoudienne. Scellée par le pacte de Quincy en 1945 et renouvelée en 2005, elle lie inévitablement la sécurité du royaume aux intérêts des États-Unis, et même à leurs engagements. La France ne semble pas en mesure d’aller réellement dans un sens qui serait contraire à la vision de Washington sur un dossier aussi important.

Toujours est-il que les discours des représentants de la République, Emmanuel Macron en tête, ne sont pas en accord avec leurs actions – ou leur absence d’action. Les dissonances sont bien réelles. Pour preuve, la première prise de parole ci-après, du président de la République à l’assemblée générale des Nations Unis le 19 septembre 2017, est à mettre en perspective avec cette série d’articles.


« Mesdames et Messieurs, si mon pays aujourd’hui possède, dans l’ordre des Nations, cette place un peu singulière, cela lui confère une dette, une dette à l’égard de tous ceux qu’on a privés de leur voix. Et je sais que le devoir de la France est de parler pour ceux qu’on n’entend pas. Car parler pour eux, c’est aussi parler pour nous, aujourd’hui ou demain. Et en ce jour, ce sont ces voix oubliées que je veux porter. » (…) « Ne pas écouter ceux qui nous appellent à l’aide, c’est croire que les murs et les frontières nous protègent. Mais ce ne sont pas les murs qui nous protègent. C’est notre volonté d’agir, c’est notre volonté d’influencer le cours de l’Histoire. C’est notre refus d’accepter que l’Histoire s’écrive sans nous, pendant que nous nous croyons à l’abri. Ce qui nous protège, c’est notre souveraineté et l’exercice souverain de nos forces au service du progrès. C’est cela l’indépendance des Nations dans l’interdépendance qui est la nôtre.
Ne pas écouter ces voix, c’est croire que leur misère n’est pas la nôtre. Que nous posséderons pour toujours les biens dont ils ne pourront que rêver. Mais lorsque ce bien, c’est la planète, lorsque ce bien, c’est la paix, la justice, la liberté, pensez-vous que nous puissions en jouir seuls, dans un coin ?
Si nous ne prenons pas la défense de ces biens communs, nous serons tous balayés. Nous laissons s’enflammer des brasiers où demain l’Histoire jettera nos propres enfants. »

Extrait du discours du président de la République Emmanuel Macron devant l’Assemblée des Nations Unies, le 19 septembre 2017.

Certes, il ne faut pas être idéaliste ou naïf, mais composer avec les réalités qui s’imposent. Toutefois une position plus cohérente de la France sur la question est tout à fait pensable. Et l’attitude d’Emmanuel Macron face à Mohammed Ben Salmane peut laisser penser à une évolution concrète de sa diplomatie. La France en sortirait plus digne. La République respecterait ses fondements, et le président son discours.

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