Arabie saoudite (4/5) – Au Yémen, le chaos absolu… Et la France complice ?

© Amnesty International

Ces derniers mois, le conflit au Yémen a soudainement resurgi dans les médias. La guerre, qui a débuté en 2015, était jusque là peu ou pas évoqué, pendant que le nombre de victimes était sous-estimé. Tout le monde a désormais à l’esprit le fait que l’ONU a qualifié la situation de « plus grave crise humanitaire du monde ».

La France a-t-elle un rôle dans ce conflit ? Il semblerait que la réponse soit oui, et que les faits soient extrêmement grave. Aussi, et c’est l’objet de la série, ce sont entre-autres ses relations avec l’Arabie saoudite qui posent problème. Si la France se montre aussi complaisante avec la politique du royaume wahhabite, ce sont avant toute chose les ventes d’armes et les contrats juteux qu’elles représentent qui en sont la cause. Ces échanges commerciaux, qui ne datent pas d’hier, deviennent problématiques à partir du moment où les armes sont utilisées ; d’autant plus si elles le sont dans le cadre de crimes. Le matériel n’était auparavant pas exploité, car il s’agit de la première véritable guerre à laquelle a pris part l’Arabie saoudite.


Situation catastrophique

Pendant plusieurs années, le nombre de personnes tués dans le conflit était annoncé à 10 000. En vérité, les chiffres sont bien supérieurs et la situation fait état d’une crise majeure. La population souffre de graves problèmes de malnutrition et de nombreux manques. 14 millions de yéménites sont menacées par la famine. Une multitude de crimes de guerres ont été commis. Si les chiffres avancés pour évoquer les conséquences du conflits ont toujours été fluctuants et flous, une certitude prime : la situation est absolument dramatique.

Le pays était déjà extrêmement pauvre avant la guerre. Celle-ci a débuté en mars 2015, quand une coalition de pays sunnites, menée par l’Arabie saoudite, a lancé une opération afin de contrer l’insurrection des rebelles houthis qui s’étaient emparés de la capitale Sanna, forçant le président par intérim sunnite Mansour Hadi, à fuir. Les houthis sont une milice chiite issue du nord du pays. Ils sont approvisionnés en armement par l’Iran, grand rival des Saoudiens.

L’influence saoudienne dans la région

C’est avant tout dans le cadre de cette bipolarité religieuse de la région – qu’elle n’hésite pas à instrumentaliser – que l’Arabie saoudite mène sa politique étrangère. Le Yémen, à l’instar de la Syrie et de Barheïn, a été frappé par ce que le politiste Gilles Kepel nomme une insurrection de second type (1), c’est à dire qui fait partie des rebellions ayant pris forme dans des pays dont la population est composée à la fois de chiites et de sunnites qui luttent pour prendre le pouvoir. L’intervention de royaume wahhabite au Yémen est à mettre en perspective avec ses positions dans la région, où ledit régime a soutenu et financé une partie des groupes rebelles sunnites – dont certains sont considérés comme extrémistes – en Syrie, face au pouvoir alaouite de Bachar el-Assad. À Bahreïn, où 65% de la population est chiite, l’Arabie saoudite a envoyé des milliers de soldats pour appuyer le pouvoir sunnite, contesté par des manifestations en 2011 lors des printemps arabes.

En Libye, théâtre d’une insurrection de premier type en 2011, c’est-à-dire intra-sunnite, les Saoudiens jouent aujourd’hui un rôle, en soutenant le maréchal Haftar, qui contrôle une grande partie du pays face au président Sarraj, reconnu par la communauté internationale et épaulé par deux adversaires de Riyad : la Turquie, autre leader sunnite du moyen-orient, et le Qatar, jugé trop proche de l’Iran et des Frères musulmans. Il ne faut pas oublier l’embargo drastique imposé à l’émirat qatari par l’Arabie saoudite en 2017 à la suite de propos conciliants à l’égard des ces deux ennemis jurés du royaume.

Les offensives du Maréchal Haftar accroissent le chaos ambiant qui rend propice la prospérité et l’assise des groupes djihadistes. L’État Islamique s’était d’ailleurs implanté après la révolution en profitant de la guerre civile et du néant. La plus grande prudence doit être de mise chez les différents acteurs internationaux afin d’éviter absolument un embrasement dévastateur qui instaurerait une situation d’état failli, si tel n’est pas déjà le cas.

Pour ce qui est de la crise iranienne, Riyad n’a cessé de faire en sorte d’écarter toute possibilité de dialogue entre les occidentaux et Téhéran. Au sein de la région, la politique saoudienne de ces dernières années se veut donc d’un réalisme absolu, dont l’intervention au Yémen – destructrice notamment dans son prolongement et son absence de perspective de solution -, est l’un des symptômes. Cette guerre, l’Arabie saoudite ne parvient pas à la gagner. Du fait d’un manque d’expérience et d’une faiblesse de l’armée inversement proportionnelle à sa richesse et à son ambition, l’État saoudien patauge face aux grandes capacité des combattants houthis, extrêmement déterminés et habitués à combattre.

« Durant cette décennie, l’Arabie saoudite a subi trois fiascos de politique étrangère. Il y a eu celui de son soutien, en dollars et en armement, aux rebelles sunnites islamistes en Syrie, qui dura de 2012 à 2016. Il y a eu aussi, en 2017, son échec à soumettre son petit voisin qatari, par un embargo total, décrété communément avec l’allié émirati. Mais le fiasco yéménite est de loin le pire pour la dynastie saoudienne. Alors que le Yémen court le long de toute leur frontière méridionale, les Saoudiens y ont montré la nullité de leur armée et leur criante faiblesse stratégique. »

Renaud Girard, grand reporter et spécialise du Moyen-orient


Divisions naissantes

Avec ces difficultés, les Saoudiens ne peuvent arriver seuls à leurs fins. De réelles divisions sont apparues ces dernières semaines avec les Émirats Arabes Unis, synonymes d’une fracture non négligeable. Si Mohammed Ben Zayed, à la tête des EAU, cherche lui aussi à soutenir le gouvernement sunnite, il s’oppose à l’alliance du président Hadi avec groupe Al-Islah que Riyad juge de son côté indispensable pour la reconstruction du Yémen. Al-Islah, ou Congrès yéménite pour la réforme, est un mouvement islamiste affilié au frères musulmans et considéré comme extrémiste. Il fait partie de la liste des organisation terroriste établie par les EAU. Le régime saoudien a joué un rôle de leader prépondérant qui prenait les décisions selon ses propres voeux. Mais ceux-ci peuvent entrer en contradiction avec ceux d’MBZ, prince lui tout aussi ambitieux et dont l’armée est, elle, tout à fait puissante.

Le dirigeant des émirats commence à s’affirmer. Stratège profondément influant, l’homme est très écouté par les différents acteurs internationaux. Rappelons que les relations de la France avec ce petit État sont excellentes.


Rapport accablant

Le 3 septembre, des experts de l’ONU ont présenté un rapport accablant qui témoigne d’une situation désastreuse causée par des actes graves et, selon toute vraisemblance, des crimes. « Cinq ans après le début du conflit, les violations contre les civils yéménites se poursuivent sans relâche, avec un mépris total pour le sort de la population et une absence d’action internationale pour responsabiliser les parties au conflit », déplore Kamel Jendoubi, président du groupe d’experts.

« La légalité des transferts d’armes par la France, le Royaume-Uni, les États-Unis et d’autres États reste discutable. »

Extrait d’un rapport remis par des experts de l’onu

Le rapport évoque des attaques et tirs aériens qui visent de manière indiscriminée les populations civiles, d’utilisation de la famine comme arme de guerre, de torture, de viols, de détentions arbitraires ou encore de disparitions forcées. Ces actes laissent prévoir des condamnations de personnes pour crimes de guerre. Le silence constaté face à la connaissance des faits rapporté à de quoi surprendre, eut égard aux interventions de certains états, dont la France, dans l’histoire contemporaine, pour restaurer les droits de l’homme. Pire, une complicité est pointée sans détour dans le rapport : « La légalité des transferts d’armes par la France, le Royaume-Uni, les États-Unis et d’autres États reste discutable. » « Les États peuvent être tenus responsables de l’aide ou de l’assistance qu’ils fournissent pour la commission de violations du droit international si les conditions de complicité sont remplies », exposent les experts, insistant sur la gravité des faits.


La France complice ?

L’Allemagne et le Royaume-Uni ont notamment décidé de suspendre leurs ventes d’armes à l’Arabie saoudite, pas la France. Fin juillet, aux États-Unis, le Sénat a échoué à suspendre ces échanges en ne recueillant pas assez de voix pour contrer le veto de Trump, favorable à ces ventes d’armes.

Entre 2008 et 2017, l’Arabie saoudite a passé à la France 11 milliards d’euros de commandes en armement. Dès lors, la question est de savoir si le matériel est utilisé dans le conflit.

L’utilisation d’armes de françaises aux Yémen a été démontré par le média naissant d’investigation Disclose, qui a mis à mal les déclarations de la ministre des armées Florence Parly qui avait assuré : « Je n’ai pas connaissance du fait que des armes [françaises] soient utilisées directement dans ce conflit. » Intitulée « Cartographie d’un mensonge d’État », la première partie de l’enquête s’appuie sur la fuite de documents confidentiels, transmis à Emmanuel Macron et à… Florence Parly (!) pour prouver que du matériel d’armement français serait bien utilisé dans le conflit. Des canons Caesar « appuient les troupes loyalistes et les forces armées saoudiennes dans leur progression en territoire yéménite », révèle Disclose en publiant cet extrait des documents. 132 canons Caesar ont été livré à l’Arabie saoudite depuis 2010.

Le média d’investigation s’est justifié sur la publication des documents confidentiels :

« Nous considérons (…) que leur publication est commandée par la nécessité d’ouvrir un débat équilibré sur les contrats d’armements liant l’Etat français à l’Arabie saoudite et aux Emirats arabes unis. Une nécessité d’autant plus impérieuse que ces documents dévoilent une volonté de dissimulation de la part du pourvoir exécutif ».

Il s’agit pour Disclose de révéler la vérité, d’intérêt public, concernant des pratiques supposées illégales de l’État français, qui n’est pas menacé directement dans le cadre de ce conflit. La France, pays des droits de l’Homme, entre dans une forme d’incohérence manifeste si elle se rend coupable d’une complicité dangereuse pour la paix et la stabilité. Ces civils qui appellent à l’aide, Emmanuel Macron les avaient brillamment défendus, lors de son premier discours à l’assemblée générale des nations unis, en septembre 2017. Il en sera question dans l’épilogue de cette série.

Autre élément discutable, le fait que des journalistes ayant enquêté sur l’utilisation d’armes françaises au Yémen aient été convoqués par les services de renseignement. Des ONG ont dénoncé une atteinte à la liberté de la presse. « La formulation des questions posées n’a eu comme seul objectif que de violer les dispositions fondamentales et protectrices du droit de la presse sur le secret des sources, pierre angulaire de la liberté de la presse », a de son côté fait savoir Disclose dans un communiqué. En tout cas, le tabou autour de ce sujet semble profond.

Catastrophe absolue, en premier lieu pour les populations civiles, le conflit au Yémen se révèle embarrassant pour l’exécutif à de multiples égards. En mai dernier, le président de la République assumait les livraisons d’armes au royaume wahhabite. Il justifiait également la position de sa diplomatie : « L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sont des alliés de la France. Et ce sont des alliés dans la lutte contre le terrorisme. Nous l’assumons totalement. » Le problème, c’est que ces explications perdent toute consistance si elles sont mises en perspective avec les faits, notamment ceux pointés précédemment dans ce dossier.

Une chose est sûre, le conflit au Yémen met en exergue, une fois de plus, le peu d’importance accordée par l’Arabie saoudite aux droits de l’homme. Faut-il en être surpris ?

Lire aussi :
Arabie saoudite, ces réalités qu’on refuse de voir – Introduction (1/5)
Un régime despotique (2/5)
Diffuseur du salafisme (3/5)

(1) Sortir du chaos, Gilles Kepel (2018). Gallimard.

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