Arabie saoudite (3/5) – diffuseur du salafisme

  • 15 sur 19, le nombre de Saoudiens parmi les terroristes des attentats du 11 septembre 2001.
  • 4 milliards de dollars. La somme dépensée chaque année par l’Arabie saoudite pour promouvoir le wahhabisme.
  • 2 500, le nombre de combattants de Daech de nationalité saoudienne en 2014. Deuxième nationalité dernière la Tunisie.

Dans le chapitre précédent, c’est la politique intérieure répressive de l’Arabie saoudite qui a été pointée du doigt et son régime qui a été analysé. Quand bien même nous jugerions ces faits insignifiants car nous n’en sommes victimes, on ne peut négliger le fait que le royaume wahhabite exerce depuis plusieurs décennies une influence extrêmement néfaste et perfide à l’étranger, y compris en France.

Cette influence est religieuse. Non seulement le régime se réclame d’un courant religieux rigoriste, radical, et dangereux : le wahhabisme. Mais il a contribué, et contribue activement à son expansion, grâce à une diplomatie religieuse extrêmement ficelée. Celle-ci continue à être profondément ignorée. L’essayiste et ancien Haut-fonctionnaire à la Défense, Pierre Conesa, s’étonnait d’être le premier en France à se pencher sur ce sujet avec son ouvrage Dr. Saoud et Mr. Djihad, La diplomatique religieuse de l’Arabie saoudite (Essai particulièrement indispensable dans l’élaboration de ce chapitre). Pourtant, et on l’ignore trop, le terrorisme, dont les facteurs sont pluriels et l’analyse appelée à être pluridisciplinaire, est en parti né des agissements du royaume wahhabite. Pire, peut-être serait-il inexistant sans cette influence exercée par le pays, qui a tout simplement créé le salafisme, et qui a mis en œuvre des moyens pour le propager.

Genèse du wahhabisme

L’Arabie saoudite est née d’un projet commun mené par la famille Saoud et la famille Al-Shaikh, de Mohammed ben Abdelwahhab (1703-1792), fondateur du wahhabisme. Ce dernier était un leader religieux, qui a effectué un pacte intitulé le Najd avec le chef tribal Ibn Saoud, en 1744. En échange d’un soutien des oulémas au régime, Ibn Saoud s’engage à propager le courant wahhabite. « Tu es le chef de cette oasis, et tu es un homme sage. Je veux que tu promettes de lancer le djihad contre les incroyants. En retour, tu seras Imam, Chef de la communauté musulmane et je m’occuperai des affaires religieuses », aurait adressé Mohammed ben Abdelwahhab. Le projet a mis un certain temps à trouver une forte consistance avec la création du royaume en 1932.

En échange d’un soutien des oulémas au régime, Ibn Saoud s’engage à propager le courant wahhabite.

Quelles caractéristiques ? Parole aux spécialistes

Le wahhabisme est, selon l’historien arabisant Henri Laoust, « un mouvement à la fois religieux et politique, arabe et musulman, [s’étant] assigné essentiellement pour but (…) de construire un État sunnite qui se fût étendu non seulement au Najd [région centrale désertique de la Péninsule arabique], mais à l’ensemble des pays arabes, de restaurer l’Islam dans sa pureté première, en luttant contre toutes les innovations suspectes ou les superstitions populaires et en se laissant de larges possibilités d’expansion comme au temps des Compagnons ».
La volonté du royaume est donc très claire, propager le courant le plus possible. Pour s’en donner les moyens, il aura recours au soft power.

Et ce courant est facilement définissable : les caractéristiques du wahhabisme sont assez identifiables. Il ne se distingue du salafisme que sur un point : l’autorité peut être laissé à un organe politique plutôt que religieux, conformément à ce qui s’est déroulé avec le pacte du Najd, même si les Oulémas conservent naturellement un pouvoir très important. « Les oulémas wahhabites considèrent, dès la naissance du royaume, que la mission même du nouveau pouvoir est de diffuser leur version de l’islam partout dans le monde. C’est une décision politique d’Abd al-Aziz Ibn Saoud qui supprime l’usage du terme ‘wahhabisme’, pour le remplacer dans la terminologie officielle par celui de ‘salafisme’ » analyse Pierre Conesa dans une interview accordée au site Diploweb.

« Il faut constater la totale similitude entre salafisme et wahhabisme sur le plan des idées politiques : sectarisme à l’encontre des autres pratiques du sunnisme, violence légale contre le chiisme, racisme à l’encontre des mécréants, antisémitisme, obscurantisme, négation de la loi humaine par rapport à la loi divine, haine de l’autre quel qu’il soit, misogynie, homophobie, intolérance (liste non exhaustive) »

Pierre Conesa, Dr Saoud et Mr Djihad.

Quand on a dit ça, on a résumé l’essentiel : le salafisme entre en inadéquation manifeste avec les valeurs de la République (1).

« Les thèses de l’Islam millénariste, misanthrope, indompté, belliqueux, antichrétien, antisémite et misogyne se trouvent à l’état brut dans le wahhabisme ».

Hamadi Redissi, islamologue et politologue tunisien.

Le salafisme est la seule véritable idéologie identifiable comme essence djihadisme. Le mot « islamisme » étant utilisé à tort et à travers – dans sa proximité avec le mot « islamique » qui ne désigne que ce qui relève de l’Islam – cultivant l’amalgame entre musulman et djihadiste, stigmatisant une grande majorité de musulmans français qui adhèrent sans réserves aux valeurs laïques (celles de la loi de 1905) et républicaines. Parler d’islamisme, c’est rendre possible la confusion, le fait de ne pas se focaliser sur la cible première : le salafisme.

Comme chacun sait, le terrorisme tire en partie son essence dans une forme de radicalisme religieux. Par conséquent, la propagation du courant salafiste au détriment de courants plus modérés, constitue une véritable forme de complicité sur le plan du terrorisme. Car la nuance entre le salafisme quiétiste et le salafisme djihadiste est très étroite. Souvenons-nous de la phrase de Mohammed Ben Abdelwahhab : « Je veux que tu promettes de lancer le djihad contre les incroyants ».

Jusqu’aux années 1990, le salafisme était presque inexistant en Europe. Aujourd’hui, la France compterait environ 20 000 salafistes. S’il ne représente qu’une très faible part de la population musulmane française, c’est ce terreau qu’il faut combattre. Celui-là même qui foule aux pieds les valeurs de la République. Celui-là même qui rend possible, alimente, crée le djihadisme. Le service de renseignements allemand affirme le salafisme est le mouvement islamique qui connaît la plus forte croissance dans le monde.

Jusqu’aux années 1990, le salafisme était presque inexistant en Europe.

Le rôle de l’Arabie saoudite

Dans cette prolifération en France comme ailleurs, l’Arabie saoudite a joué un rôle déterminant. Un rapport déposé à l’assemblée nationale par la commission des affaires étrangères confirme cette influence indirecte, non dans le financement du terrorisme mais du prosélytisme religieux :

“Ce prosélytisme est à relier au « soft-power » développé par l’Arabie saoudite et qui a notamment visé une expansion du wahhabisme dans différentes régions du monde, et ce dès la Guerre froide pour contrer l’influence américaine comme l’influence soviétique. Aujourd’hui, le financement par l’Arabie saoudite de certaines mosquées dans des États tiers – y compris la France dans le cas par exemple de la mosquée de Cannes – et le rôle prêté à ce pays dans le financement d’un islam radical hors de ses frontières, restent des sujets sensibles, comme l’a rappelé la publication en 2017 d’un rapport sur le sujet par un institut de recherche britannique, la Henry Jackson society. Selon ce rapport, l’Arabie saoudite dépenserait jusqu’à 4 milliards de dollars chaque année dans le monde pour promouvoir le wahhabisme, avec, dans le cas du Royaume-Uni, l’apport de financements pour des mosquées ou des écoles.”

Extrait d’un rapport d’information remis par la commission des Affaires étrangères à l’Assemblée nationale en 2019.


Grâce à ses revenus pétroliers qui l’ont soudainement propulsé au rang de très riche monarchie, le royaume a pu financer cette propagande au niveau public comme privé. Pour certains observateurs, le financement atteindrait même les 8 milliards de dollars annuels.


La Ligue Islamique Mondiale

La Ligue Islamique Mondiale, fondée en 1962, a été utile dans cet optique, au moment où les Saoudiens souhaitaient contrer le projet de panarabisme du leader égyptien Nasser, avec l’idée d’un panislamisme, qui regrouperait de facto l’umma (2) en un seul courant au détriment des autres ; un souhait qui est également celui de l’État Islamique. Naturellement, la LIM est toujours dirigée par un Saoudien.

Cette volonté d’écarter les autres courants est par exemple visible au Kosovo ou en Bosnie, pays considérés comme instables et où la population, à forte proportion musulmane, est influencée par la propagande et les subventions venues du Royaume. On parle même de familles pauvres recevant des subventions à condition que la femme porte le niqab. Une évolution rapide a été constatée. Le Kosovo est, par ailleurs, le pays avec la plus grande proportion de départs en Syrie chez ses habitants. 

Aussi, la LIM aurait financé environ 7 000 mosquées dans 37 pays depuis sa création. Financement qui s’accompagne généralement d’une rémunération des imams.

Concernant la France, la grande mosquée de Lyon a par exemple été financée par la LIM et un don personnel du roi Fahd. De quoi constater l’attachement de l’Arabie saoudite à cette tutelle. Même chose à Mantes-la-jolie où, fait rarissime, le prince Abdelaziz ben Fahd ben Abdelaziz s’était déplacé en 1997 pour officialiser une mise sous protection et sous influence saoudienne définitive de la mosquée.

La LIM aurait financé environ 7 000 mosquées dans 37 pays depuis sa création.


Cette absence de contrôle sur le financement des lieux de cultes et du fait religieux conduit à considérer les limites du système de laïcité à la française, selon lequel l’État ne se mêle pas des institutions religieuse. Si ce fonctionnement semble sain, il n’en reste pas moins dangereux de ne pas contrôler les financement étrangers ni la compatibilité des prêches avec les valeurs de la République. Une solution hybride serait-elle préférable ? Ou alors anéantirait-elle d’office l’essence même de notre système si particulier ? La question demeure, et bien malin celui qui trouvera une solution à ce sujet.

Aussi, des écoles gratuites ont été crées dans un certains nombre de pays où l’école est payante. De quoi offrir la possibilité de proposer une éducation uniquement axée sur la sunna.

Enfin, l’université Islamique de Médine, naturellement, permet au royaume de dispenser l’éducation religieuse qu’il souhaite, ce qui équivaut à la transmission d’une idéologie totalitaire. Nombre de personnages considérés comme dangereux y sont passés, Saoudiens comme étrangers. Entre 25 000 et 30 000 boursiers ont fréquenté l’université avant de retourner dans leur pays.

Néanmoins, tout comme il n’est pas pertinent de penser que l’Arabie saoudite finance directement le terrorisme, il n’est pas juste de penser que le pays, ni même les pays étrangers en général, financent la majorité des mosquées en France. Pour autant la France ne peut former seule ses imams ni se passer du financement étranger : la taxe sur les produits halal – souvent présentée comme la panacée – étant incompatible, comme souligné précédemment, avec le système français.

Toujours est-il que le rôle prépondérant de l’Arabie saoudite dans la propagation de l’idéologie se constate très clairement. Et cette action rend possible le terrorisme djihadiste, comme l’affirme cet extrait d’un rapport de la commission des Affaires étrangères :

“Si l’on parle de « terrorisme low cost » eu égard aux moyens déployés pour une opération, le mouvement dont participe cette tendance n’a quant à lui rien de low cost dans la mesure où, depuis plus d’une génération, l’Arabie Saoudite déverse, à travers son ministère de la propagande religieuse, des milliards de dollars dans le monde entier : c’est sur ce terreau qu’ont germé les funestes actions dont il est ici question.”

Extrait d’un rapport d’information remis par la commission des Affaires étrangères à l’Assemblée nationale en 2019.

Bilan : qui est l’ennemi ?

« L’Arabie saoudite n’a pas créé Daech. En revanche, elle a créé le salafisme, qui en est le géniteur. D’ailleurs, les deux régimes décapitent tous deux massivement en public, et détestent les chiites », souligne Pierre Conesa. Et les faits énoncés attestent de la façon dont le Royaume a répandu l’idéologie, jusqu’à se rendre complice du terrorisme.

La complaisance et l’absence de critique à l’égard de l’idéologie promue par le régime, de la part de la France qui n’a pas pris ses distances avec le royaume est un élément grave, quand il est rabâché après chaque attentat que la République est en guerre, sans une dénonciation claire de l’adversaire, dans un flou total où l’ennemi est appelé « barbarie islamiste ».

Considérer que le terrorisme sera endigué uniquement grâce à une victoire stratégico-militaire est une erreur. Le problème est tout-autant, voire davantage, idéologique. Et tenir de tels discours tout en continuant à entretenir de bonnes relations avec l’Arabie saoudite dans la perspective de contrats juteux est extrêmement problématique. D’autant plus que ce cynisme n’est même pas opportun, quand on sait que la lutte-antiterroriste représente un coût exorbitant.

Encore une fois, quand le président de la République affirme que le royaume est un pays allié dans la lutte contre le terrorisme, il fait preuve d’une rare hypocrisie, lorsque l’on sait que des centaines de personnes ont péri dans des attaques terroristes ces dernières années en France, et que l’Arabie saoudite n’y semble pas étrangère.

Comme l’islamologue Gilles Kepel l’affirme, un interdit idéologique survient lorsqu’il s’agit de penser la radicalisation : celui du spectre de l’islamophobie. Comment penser que toute critique du salafisme ou du wahhabisme, courant minoritaire de l’Islam et considérée par les autres courants comme une secte dangereuse, renvoie à une critique généralisée de la religion ou même d’une communauté de croyants ?


(1) Petite parenthèse : le climat de rejet qui règne en France à l’égard des musulmans est souvent évoqué comme une des raisons poussant un individu à se radicaliser et entrer en rébellion contre son pays. L’individu se sentirait rejeté et partirait intégrer un espace au sein duquel il trouverait une place et où sa foi serait acceptée, comprise, glorifiée, encouragée. Mais, au vu des caractéristiques du salafisme, impossible d’en faire une justification, comme veulent l’affirmer certains, pour le djihad. En effet il est absolument contradictoire de se lever contre une forme d’intolérance au nom d’une croyance elle-même intolérante.
(2) L’umma représente la communauté de l’ensemble des musulmans du monde.

Lire aussi :
– Arabie saoudite, ces réalités qu’on refuse de voir – Introduction (1/5)
– Un régime despotique (2/5)

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